Antibio-résistance
ce que nous préconisons n'est jamais neutre

Santé publique France a constaté, à partir du système national des données de santé (SNDS), une baisse de la consommation des médicaments antibiotiques entre 2010 et 2019. Pourtant, les prescriptions des chirurgiens-dentistes ont progressé de 9,3% durant cette période. Le Pr Sarah Cousty, chirurgien-dentiste spécialiste en chirurgie orale, porte un regard aiguisé sur la profession dentaire et sa responsabilité face à ce phénomène dont les conséquences pourraient devenir dramatiques.
Publié le 9 mai 2022

QUELLE EST LA PLACE DES CHIRURGIENS-DENTISTES
DANS LA LUTTE CONTRE L'ANTIBIORÉSISTANCE ?

Sarah Cousty, Chirurgien-dentiste spécialiste en chirurgie orale, responsable scientifique de la formation de l'ADFDPC 'Savoir prescrire pour limiter l'antibiorésistance'

Pr Sarah Cousty : Environ 10% des prescriptions d’antibiotiques sont assurées par les chirurgiens-dentistes, ce qui est loin d’être anodin. Le monde de l’odontologie est donc impliqué dans la lutte contre l’antibiorésistance. Le chirurgien-dentiste doit être un spécialiste du traitement des maladies infectieuses buccales d’origine bactérienne. Tout d’abord, car l’immense majorité des gestes réalisés en cabinet sont liés à une infection. La carie est une maladie infectieuse, la « banale gingivite liée à la plaque » aussi. À l’opposé, les cellulites cervico-faciales sont des accidents infectieux graves qui, sans traitement adéquat, peuvent mettre en jeu le pronostic vital du patient. Le chirurgien-dentiste est capable de gérer ces situations extrêmes, il doit connaître les bonnes indications de l’antibiothérapie, les bons schémas thérapeutiques, il est capable de reconnaître les critères de gravité d’une infection d’origine dentaire.

Par ailleurs, face à une infection bactérienne « buccale », le traitement étiologique revient au chirurgien-dentiste, et représente la clé du succès. Mais dans la lutte contre l’antibiorésistance, le chirurgien-dentiste joue notamment un rôle important en matière de prévention des infections bucco-dentaires. Prenons l’exemple d’une carie : elle ne se traite pas par antibiothérapie. Mais lorsque nous prenons en charge une infection qui a pour origine une carie, si celle-ci avait été soignée plus tôt voire évitée, nous aurions alors échappé au problème infectieux qui nécessite alors de l’antibiothérapie.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS LA HAUSSE PROGRESSIVE DES PRESCRIPTIONS D'ANTIBIOTIQUES DANS LE DOMAINE DE LA CHIRURGIE DENTAIRE ?

SC : Je ne pourrai pas répondre à cette question dans son intégralité. La date de parution des recommandations de bonne pratique de la profession est un des éléments qui me vient en tête. 2011, cela commence à dater ! Certains praticiens ont un manque de connaissance de ces recommandations à cause peut-être de leur ancienneté. Et d’autres ne vont pas jusqu’au bout ! Il est démontré que, dans les 5 ans qui suivent chaque recommandation, l’impact sur la prescription des antibiotiques est réel. Il est donc important de les mettre à jour régulièrement et de les répéter. En France, nous avons la chance de pouvoir compter également sur une offre de formation continue conséquente. Mais je crois aussi qu’il ne faut pas négliger l’importance de certaines habitudes de travail qui peuvent être difficiles à faire évoluer. 

LES CHIRURGIENS-DENTISTES DOIVENT-ILS PRENDRE LEUR PART DE RESPONSABILITÉ DANS LA TENDANCE PROGRESSIVE DE LA PRESCRIPTION, LE FAMEUX “AU CAS OÙ” ?
PRESCRIVENT-ILS TROP OU MAL ?

SC : Pour l’instant, les échecs de l’antibiothérapie en odontologie ne sont pas liés à l’antibiorésistance mais plutôt à une indication mal posée, un geste mal exécuté…  
Il est néanmoins utile de faire le point régulièrement sur la prescription d’antibiotiques : quand, sur quelle durée, quelle molécule, etc. Cette prescription “au cas où” existe pour différentes raisons, culturelles notamment. La France se situe dans le top 3 des pays européens les plus consommateurs d’antibiotiques. Pourtant les Français ne sont pas plus infectés que les Allemands ou les Espagnols ! Notre foi dans les antibiotiques est très ancrée. Certains patients sont d’ailleurs très demandeurs et exercent une pression sur les praticiens pour les obtenir. Dans d’autres pays européens, par exemple scandinaves, la consommation d’antibiotiques est plus faible et ce, notamment, parce que les politiques de prévention et d’éducation sont associées à une responsabilisation du patient dans sa gestion du risque.

Des dérives existent, c’est vrai. Si on évoque plus particulièrement les surinfections post-opératoires pour lesquelles une prescription “au cas où” pourrait être établie, nous pouvons nous poser la question de sa pertinence sur un patient qui va bien et qui est capable de consulter en 24 h un professionnel afin de décider si cette complication infectieuse nécessite ou pas une antibiothérapie. Quel est l’intérêt de prescrire par anticipation ? D’autant que ces complications sont généralement dues au fait que le patient n’a pas respecté les consignes post-opératoires. Il s’est remis à fumer, n’a pas suivi l’hygiène buccale requise, etc.

Néanmoins, prendre « le risque d’une surinfection post-opératoire », ce n’est pas toujours facile aujourd’hui, parce que cela implique qu’il faut pouvoir revoir ce patient en urgence, si besoin; parce que la surinfection post-opératoire est perçue comme un échec thérapeutique ; parce que nos patients ne peuvent pas se permettre de ne pas être « au top » en post-opératoire, rapidement. Le risque n’est pas accepté.

QUELS SERAIENT LES LEVIERS POUR LES CHIRURGIENS-DENTISTES AFIN DE LUTTER CONTRE L’ANTIBIORÉSISTANCE ?

SC : Certains patients voient plus leur chirurgien-dentiste que leur médecin traitant. Le praticien doit donc éduquer au sens large ses patients sur ce que nous pouvons attendre ou non des antibiotiques au niveau bucco-dentaire et au-delà. Nous devons prendre conscience que nos décisions thérapeutiques concourent à la sélection de certains gènes d’antibiorésistance. Pour avancer sur l’antibiorésistance, nous devons également sortir de cette vision, totalement injustifiée et pourtant très présente, que la sphère bucco-dentaire ce n’est ni grave ni important… et qu’un chirurgien-dentiste n’est pas un médecin non plus ! Cette approche est non seulement désagréable et néfaste, mais totalement injustifiée. À cause de cette dernière, nous rencontrons parfois des difficultés à participer aux comités d’évaluation de prescriptions d’antibiotiques, à être présents à des réunions-clés pour faire évoluer l’usage des antibiotiques au sein de notre profession. Mais les choses changent petit à petit.

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